Il se peut que tous vaguaient

#agendaironique

photographies Laurent Moreau

Les broussailles et la poussière… Je me roule dedans avec un grognement de contentement au matin, pour retirer les insectes de mon cuir tendre… A peine redressé, mon pied passe sur une flaque de boue bien lisse. La terre sent bon, elle est si douce que je glisse dedans avant de m’enfoncer en hoquetant de bien-être et de fraîcheur. 

C’est alors que je perçois un piaillement derrière les herbes touffues :

« J’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici… Et puis te voilà ! Ballot d’éléphant, au lieu de me dévisager, aide-moi, je suis en train de couler. »

Je tombe nez à nez avec un drôle de suricate empêtré, sauf de la langue… Curieux, je pourfends la boue pour aller vers lui, prête le flanc et laisse le petit à grimper sur mon dos.

-Merci mon grand, je t’ai déjà vu la saison passée près d’ici… 

Aux appels du groupe, je me dégage du marais et accélère, toutes oreilles battantes pour rejoindre l’arrière train de ma mère pendant que le suricate disparaît dans les fourrés où ses semblables l’appellent.  

La longue marche reprend, encore et encore. Les éléphants sentent le chemin à prendre et avancent l’un derrière l’autre. Le soleil est déjà bas quand le convoi passe au milieu d’une construction d’humains. Nous empruntons un trajet ancestral, bien antérieur aux lodges des humains installés là.  Nous passons une grande cour aux objets étranges,  plus drôles que les petits animaux avec lesquels je joue d’habitude, au milieu de villageois qui viennent  d’ailleurs avec leur peau couleur d’ivoire et leurs gros colliers noirs. Ils nous suivent en gloussant comme des autruches. 

Au sol, un bois lisse, brillant, plus doux que les acacias de la savane , que la glaise près de la source. Je me couche un instant, pas plus longtemps que lorsque je me douche dans la rivière. Et je pars loin, immobile et léger, alors que les humains circulent autour… 

-Il dort au milieu du hall d’hôtel ce petit?

L’aïeul bat ses oreilles et de la trompe, se balance, courroucé qu’un jeune accorde sa confiance si facilement. 

– On ne va quand même pas s’éterniser ici. Il dort ou il est en train de gésir? dit le patriarche, dans un long barrissement. 

Ce à quoi l’humain derriere le comptoir répond : 

«  Tout flivoreux vaguaient les borogoves »…

-Évidemment, chef, barète un grand éléphant près de lui,  je ne parierais pas mes oreilles sur ce qu’il raconte mais au moins ils ont l’air d’avoir compris que nous suivons notre route… 

-Oui, pas sûr… Allez me chercher ceux qui sont  partis dans la grande grotte transparente!

Je me redresse à regret, ébroue trompe et oreilles disproportionnées et retrouve l’ombre des grandes pattes de mes congénères.

S’en se presser, ni même rien casser le reste de la troupe progresse dans le hall d’hôtel.

Je vois l’un des nôtres dans une maison transparente comme l’eau  qui s’amuse à tout regarder, tout toucher, puis sort sous l’œil amusé de l’humaine près d’elle. 

Le groupe repart avec lenteur, tout droit… Et le chemin les entraîne vers une autre journée, une autre nuit étoilée, une autre journée, une autre nuit étoilée, un matin éblouissant, un coucher de soleil cramoisi, des baobabs aux branches racines caressant le ciel, des villageois à la poésie sybilline, d’autres pas d’éléphants, d’autres rêves d’éléphants…

Et la ligne les absorbe jusqu’à ce qu’ils soient filigrane dans la lumière du couchant, horizon lointain émouvant, au coeur de l’Afrique, juste un point dans la longue-vue.

Alors la poésie de la savane parle aux hommes de sensations subliminales, d’impressions tendres, de terre rouge comme le coeur, et de force immémoriale tant que passent les familles d’éléphants.

Quoi, suricates, vous dites que tout cela manque l’humour? Ne soyez pas d’humeur chafouin… Imaginez juste ces mastodontes traverser un hôtel en pleine savane parce qu’il est placé pile poil sur leur route ancestrale, fureter dans le magasin de souvenirs pendant qu’un petit s’endort innocemment en plein hall. Regardez-les tendre la trompe aux touristes ébahis puis passer et reprendre leur chemin… Les voir s’éloigner en rythme, petits et grands, en fesses chaloupées est réjouissant. Car du petitou naît le rien qui émeut. Et l’on sait, que le petit tout peut faire vibrer, aussi vrai que « émouvoir » vient du latin  « emovere », « mettre en mouvement ».

Alors, comme dit si bien le griot africain pour qui sagesse est affaire de chacun et de tous :  «  Tout flivoreux vaguaient les borogoves;

Les verchons fourgus bourniflaient. »

©Véronique Bonnet

Voilà pour ma participation à l’agenda ironique de septembre 2020! Organisé ici, sur poesie-de-nature, je proposais de vous mettre dans la peau d’un animal, raconter une histoire contenant les mots : longue-vue, chafoin, gésir, chemin, et utiliser deux phrases d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Pour toutes les explications, ou pour participer aussi à ce jeu d’écriture hébergé chaque mois par un blog différent : c’est ICI

Rendez-vous à la fin du mois pour lire tous les textes proposés …

Exposition Laurent Moreau Paris Septembre2020 à Janvier 2021

Merci à Laurent de m’avoir autorisé à illustrer par ses photos

8 réflexions sur “Il se peut que tous vaguaient

      1. C’est sincère aussi.
        Rien à voir dans mon propos avec la « good lecture », dégoulinante de mièvrerie écœurante.
        Votre texte sera très apprécié, j’en fais le pari 😀.

        Aimé par 1 personne

  1. J’adore ! Sous ta plume, je n’ai eu aucun mal à imaginer les éléphants traverser l’hôtel à leur rythme nonchalant, cela m’a semblé même d’une évidence qu’ils ne dévient pas leur trajectoire 🙂
    Et merci pour le lien vers les photos de Laurent Moreau, elles sont superbes !
    Bonne journée, Véro

    Aimé par 2 personnes

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